- 13 mars
Diarrhées fonctionnelles
- Joris Vanlerberghe
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Les diarrhées fonctionnelles représentent l’une des causes les plus fréquentes de diarrhée chronique en gastro-entérologie. Contrairement aux diarrhées inflammatoires, infectieuses ou liées à une maladie organique identifiable, elles surviennent en l’absence d’anomalie structurale visible du tube digestif. Les examens biologiques, endoscopiques et radiologiques sont généralement normaux.
Ces diarrhées sont aujourd’hui classées dans le groupe des troubles de l’interaction intestin-cerveau (Disorders of Gut-Brain Interaction). Il s’agit de pathologies caractérisées par une perturbation des interactions entre le système nerveux central, le système nerveux entérique, la motricité digestive et la perception viscérale.
Les diarrhées fonctionnelles regroupent principalement deux entités définies par les critères Rome IV :
la diarrhée fonctionnelle
Ces troubles peuvent être déclenchés ou aggravés par certains facteurs alimentaires, notamment :
lactose
fructose
Ces troubles digestifs sont souvent associés à des symptômes tels que des selles molles ou liquides, une augmentation de la fréquence des selles, des urgences défécatoires, des gargouillis intestinaux et des douleurs abdominales.
Épidémiologie des diarrhées fonctionnelles
Les troubles digestifs fonctionnels sont extrêmement fréquents dans la population générale.
Les études épidémiologiques montrent que :
environ 5 à 10 % de la population mondiale souffre d’un syndrome de l’intestin irritable
parmi ces patients, près d’un tiers présentent une forme à prédominance diarrhéique (SII-D)
la diarrhée fonctionnelle isolée est également fréquente mais probablement sous-diagnostiquée
Les diarrhées fonctionnelles sont plus fréquentes chez :
les femmes
les personnes jeunes ou d’âge moyen
les patients présentant des troubles anxieux ou un stress chronique
Malgré l’absence de lésions intestinales, ces troubles peuvent entraîner une altération significative de la qualité de vie, comparable dans certains cas à celle observée dans les maladies digestives organiques.
Critères diagnostiques de Rome IV
Les critères de Rome IV permettent de définir les troubles digestifs fonctionnels de manière standardisée.
Diarrhée fonctionnelle
La diarrhée fonctionnelle se caractérise par :
des selles molles ou liquides dans plus de 25 % des selles
l’absence de douleurs abdominales prédominantes.
Les symptômes doivent être présents :
depuis au moins 3 mois
avec un début remontant à au moins 6 mois
Les critères diagnostiques du syndrome de l’intestin irritable ne doivent pas être remplis.
La diarrhée fonctionnelle se distingue donc du syndrome de l’intestin irritable par l’absence de douleurs abdominales récurrentes.
Syndrome de l’intestin irritable avec diarrhée (SII-D)
Le syndrome de l’intestin irritable est défini par :
des douleurs abdominales récurrentes (critère important)
survenant en moyenne au moins un jour par semaine au cours des trois derniers mois
Ces douleurs sont associées à au moins deux des éléments suivants :
liées à la défécation
associées à une modification de la fréquence des selles
associées à une modification de la consistance des selles
Dans le sous-type SII-D, les selles sont :
molles ou liquides dans plus de 25 % des cas
dures dans moins de 25 % des cas
Physiopathologie des diarrhées fonctionnelles
Les diarrhées fonctionnelles sont multifactorielles et résultent de plusieurs mécanismes physiopathologiques qui interagissent entre eux.
Accélération du transit intestinal
L’un des mécanismes principaux des diarrhées fonctionnelles est l’accélération du transit intestinal.
Lorsque le contenu intestinal progresse trop rapidement dans le côlon :
l’eau n’a pas le temps d’être réabsorbée
les électrolytes ne sont pas totalement absorbés
Les selles deviennent alors :
plus liquides
plus fréquentes
Plusieurs études utilisant des marqueurs de transit ont montré que les patients atteints de SII-D présentent souvent un transit colique accéléré, en particulier dans le côlon proximal.
Rôle du réflexe gastro-colique
Après un repas, un phénomène physiologique appelé réflexe gastro-colique stimule l’activité motrice du côlon.
Chez les patients atteints de diarrhées fonctionnelles, ce réflexe peut être :
exagéré
plus intense
plus prolongé
Cela explique pourquoi certains patients présentent :
une envie urgente d’aller à la selle après les repas
une diarrhée post-prandiale (après manger)
Ce phénomène est particulièrement fréquent dans le SII-D.
Hypersensibilité viscérale
L’hypersensibilité viscérale est un mécanisme clé dans les troubles digestifs fonctionnels.
Elle correspond à une perception excessive des stimuli intestinaux.
Chez ces patients :
la distension du côlon est ressentie plus intensément
les gaz intestinaux provoquent plus facilement des douleurs
les mouvements intestinaux sont perçus comme inconfortables
Des études utilisant la distension rectale par ballon ont montré que les patients atteints de SII présentent un seuil de perception de la douleur plus bas que les sujets sains, ce qui explique chez ces malades les douleurs ressenties malgré l'absence d'anormalité organique.
Dérégulation de l’axe intestin-cerveau
Le tube digestif possède un réseau nerveux autonome appelé système nerveux entérique, parfois surnommé « deuxième cerveau ».
Ce système communique en permanence avec le cerveau via l’axe intestin-cerveau.
Dans les diarrhées fonctionnelles, on observe souvent :
une altération de la communication intestin-cerveau
une augmentation de la sensibilité intestinale
une perturbation de la motricité digestive
Le stress, l’anxiété et certains facteurs psychologiques peuvent amplifier ces mécanismes.
Rôle du microbiote intestinal
Le microbiote intestinal joue un rôle majeur dans la digestion et la fermentation des nutriments.
Chez certains patients atteints de diarrhées fonctionnelles, on observe :
une modification de la composition bactérienne (dysbiose)
une augmentation de certaines bactéries fermentaires
une production accrue de gaz intestinaux
Ces modifications peuvent favoriser :
la distension intestinale
l’accélération du transit
les douleurs abdominales
Certaines études ont également suggéré un rôle possible de la dysbiose intestinale dans la physiopathologie du syndrome de l’intestin irritable, notamment via la production de certaines molécules (histamine, tryptase) venant produire une micro-inflammation locale, invisible à la coloscopie et générant des douleurs.
Rôle des FODMAP et des intolérances alimentaires
Les FODMAP (Fermentable Oligosaccharides, Disaccharides, Monosaccharides and Polyols) sont des glucides fermentescibles qui peuvent provoquer des symptômes digestifs chez certaines personnes.
Ces molécules comprennent notamment :
fructanes
galacto-oligosaccharides
lactose
fructose
polyols comme le sorbitol et le mannitol
Lorsqu’ils sont mal absorbés dans l’intestin grêle, ces glucides :
attirent l’eau dans l’intestin (effet osmotique)
sont fermentés par les bactéries du côlon
Cette fermentation produit :
des gaz
une distension intestinale
une accélération du transit
Ces mécanismes peuvent déclencher :
diarrhée
ballonnements
douleurs abdominales
Effet osmotique des sucres mal absorbés
Certaines molécules alimentaires ont un effet osmotique lorsqu’elles ne sont pas absorbées correctement.
Par exemple :
lactose en cas de déficit en lactase
fructose en cas de malabsorption
polyols comme le sorbitol ou le xylitol
Ces sucres attirent l’eau dans la lumière intestinale, ce qui augmente la quantité d’eau dans les selles.
Le résultat est :
des selles plus liquides
une diarrhée parfois explosive
Ce mécanisme est très fréquent dans les diarrhées fonctionnelles liées à l’alimentation.
Diarrhée post-prandiale
De nombreux patients atteints de diarrhées fonctionnelles présentent une diarrhée survenant après les repas.
Ce phénomène peut être lié à :
une hyperactivité du réflexe gastro-colique
une hypersensibilité intestinale
une accélération du transit colique
La diarrhée apparaît généralement :
15 à 60 minutes après le repas
Ce symptôme est particulièrement fréquent dans le SII-D.
Symptômes associés
Les diarrhées fonctionnelles peuvent s’accompagner de nombreux symptômes digestifs.
Les plus fréquents sont :
selles molles ou liquides
augmentation de la fréquence des selles
urgences défécatoires
douleurs abdominales
ballonnements
gargouillis intestinaux
sensation d’évacuation incomplète
Les symptômes peuvent varier en fonction :
de l’alimentation
du stress
du cycle hormonal
du microbiote intestinal
Diagnostic des diarrhées fonctionnelles
Le diagnostic repose principalement sur :
l’analyse des symptômes
l’exclusion d’autres causes de diarrhée chronique
Les médecins recherchent des signes d’alarme pouvant évoquer une pathologie organique.
Ces signes incluent :
perte de poids involontaire
anémie
diarrhée nocturne
sang dans les selles
antécédents familiaux de cancer colorectal
Age au moment de l'apparition des diarrhées
Lorsque ces signes sont absents, le diagnostic de trouble fonctionnel peut être envisagé.
Examens complémentaires
Certains examens peuvent être réalisés afin d’exclure d’autres maladies digestives.
Les plus courants sont :
analyse des selles
dosage de la calprotectine fécale
tests respiratoires pour lactose, fructose ou SIBO
sérologie de la maladie cœliaque
coloscopie
Ces examens permettent d’éliminer des causes organiques telles que :
infections digestives
maladie cœliaque
insuffisance pancréatique
Diagnostic différentiel
Plusieurs pathologies peuvent mimer une diarrhée fonctionnelle.
Il est important de les exclure avant de poser ce diagnostic.
Parmi les causes les plus fréquentes :
maladie cœliaque
malabsorption des acides biliaires
prolifération bactérienne du grêle (SIBO)
colite microscopique
insuffisance pancréatique exocrine
Ces maladies peuvent provoquer des symptômes très similaires à ceux du SII-D.
Prise en charge des diarrhées fonctionnelles
La prise en charge repose sur plusieurs stratégies complémentaires.
Approches alimentaires
L’alimentation joue un rôle majeur dans la gestion des symptômes.
Plusieurs stratégies peuvent être efficaces :
réduction des aliments riches en FODMAP
limitation des sucres mal absorbés
adaptation de l’apport en fibres
Le régime pauvre en FODMAP a montré une efficacité dans plusieurs études chez les patients atteints de SII.
Fibres alimentaires
Certaines fibres peuvent améliorer les symptômes digestifs.
Les fibres solubles, comme le psyllium, peuvent :
réguler le transit intestinal
améliorer la consistance des selles
réduire la diarrhée
En revanche, certaines fibres fermentescibles peuvent aggraver les symptômes chez certains patients.
Impact sur la qualité de vie
Les diarrhées fonctionnelles peuvent avoir un impact important sur la vie quotidienne.
Les patients peuvent ressentir :
une anxiété liée aux urgences défécatoires
une limitation des activités sociales
une gêne au travail ou lors des déplacements
Malgré l’absence de maladie organique grave, ces troubles peuvent être très invalidants.
Conclusion
Les diarrhées fonctionnelles constituent la cause la plus fréquente de diarrhée chronique en gastro-entérologie. Elles résultent d’une interaction complexe entre la motricité intestinale, la sensibilité viscérale, le microbiote intestinal et l’axe intestin-cerveau.
Ces troubles incluent principalement la diarrhée fonctionnelle et le syndrome de l’intestin irritable avec diarrhée. Ils peuvent également être influencés par certaines intolérances alimentaires et par l’effet osmotique de certains sucres mal absorbés.
Bien que ces pathologies soient bénignes sur le plan organique, elles peuvent entraîner une altération significative de la qualité de vie. Une meilleure compréhension des mécanismes impliqués permet d’adapter les stratégies alimentaires, comportementales et thérapeutiques afin d’améliorer les symptômes et le confort digestif.
À propos de l'auteur
Je suis Joris Vanlerberghe, naturopathe spécialisé dans les troubles digestifs et Auteur.
J’accompagne les personnes qui souffrent de troubles fonctionnels intestinaux comme le syndrome de l’intestin irritable (colopathie fonctionnelle), SIBO, IMO, dyspepsie ainsi que les personnes qui souffrent de maladies
inflammatoires chroniques intestinales : maladie de Crohn ou rectocolite hémorragique