- 11 mars
Constipation liée à la dyssynergie ano-rectale
- Joris Vanlerberghe
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La constipation liée à la dyssynergie ano-rectale est une cause fréquente de constipation chronique. Elle correspond à un trouble de la coordination des muscles impliqués dans la défécation.
Contrairement à une constipation liée à un transit lent ou à une alimentation pauvre en fibres, ce trouble concerne surtout le mécanisme d’évacuation des selles. Le rectum se remplit normalement, mais les muscles du plancher pelvien et du sphincter anal ne se relâchent pas correctement au moment de la défécation.
Les études montrent que la dyssynergie défécatoire est une cause fréquente de constipation chronique et peut concerner jusqu’à la moitié des patients souffrant de constipation persistante (Rao & Patcharatrakul, 2016)
Comprendre ce trouble est essentiel pour proposer une prise en charge efficace, car le traitement repose principalement sur la rééducation du plancher pelvien (biofeedback) plutôt que sur les laxatifs.
Qu’est-ce que la dyssynergie ano-rectale ?
La dyssynergie ano-rectale est un trouble fonctionnel de la défécation caractérisé par une mauvaise coordination entre plusieurs groupes musculaires :
les muscles abdominaux
le rectum
le plancher pelvien
le sphincter anal externe
Lors d’une défécation normale, plusieurs mécanismes doivent se produire simultanément :
augmentation de la pression abdominale (poussée)
relaxation du plancher pelvien
relaxation du sphincter anal
ouverture de l’angle ano-rectal
Chez les patients atteints de dyssynergie, cette coordination ne se produit pas correctement.
On observe généralement :
une contraction paradoxale du sphincter anal
une absence de relaxation du plancher pelvien
une poussée abdominale inefficace
Résultat : les selles restent bloquées dans le rectum, ce qui provoque constipation, efforts de poussée et sensation d’évacuation incomplète.
Ce trouble est aujourd’hui considéré comme un trouble comportemental acquis, c’est-à-dire que le mécanisme de défécation a été appris de manière incorrecte au fil du temps.
Physiologie normale de la défécation
Pour comprendre la dyssynergie, il faut d’abord comprendre le fonctionnement normal de la défécation.
Lorsque les selles arrivent dans le rectum :
les récepteurs rectaux détectent la distension
un réflexe recto-anal inhibiteur se produit
la sensation de besoin apparaît
À ce moment, deux situations sont possibles.
Si la défécation est retardée :
le sphincter anal se contracte
le rectum se détend
les selles remontent dans le côlon
Si la défécation est déclenchée :
les muscles abdominaux augmentent la pression intra-abdominale
le plancher pelvien se relâche
le sphincter anal externe se relâche
l’angle ano-rectal s’ouvre
Les selles peuvent alors être évacuées.
Dans la dyssynergie ano-rectale, ce mécanisme est perturbé.
Les différents types de dyssynergie défécatoire
Les études de manométrie ano-rectale ont permis d’identifier plusieurs types de dyssynergie, selon la manière dont les muscles se comportent.
Selon la classification décrite par Rao et al., on distingue quatre profils principaux.
Type 1
poussée abdominale correcte
contraction paradoxale du sphincter anal
Les muscles anaux se contractent au lieu de se relâcher.
Type 2
poussée abdominale insuffisante
contraction du sphincter anal
La poussée et la relaxation sont toutes deux inefficaces.
Type 3
poussée abdominale correcte
absence de relaxation du sphincter
Le sphincter ne se relâche pas suffisamment.
Type 4
poussée abdominale insuffisante
absence de relaxation du sphincter
C’est la forme la plus sévère. Ces différents profils sont identifiés grâce aux examens fonctionnels anorectaux.
Causes et facteurs de risque
La dyssynergie ano-rectale est généralement acquise et non congénitale.
Plusieurs facteurs peuvent contribuer à son apparition.
Apprentissage défécatoire incorrect
Certains patients développent des habitudes de poussée inefficaces. Cela peut se produire après :
des épisodes de constipation sévère
une douleur anale
des fissures anales
des hémorroïdes
Pour éviter la douleur, les patients peuvent contracter le sphincter au moment de la poussée.
Avec le temps, ce comportement devient automatique.
Constipation chronique prolongée
Une constipation persistante peut modifier les mécanismes de défécation et entraîner une dyssynergie.
Traumatismes pelviens
Certaines situations peuvent perturber la coordination du plancher pelvien :
accouchements difficiles
chirurgie pelvienne
lésions neurologiques
Troubles neurologiques
Des pathologies neurologiques peuvent affecter le contrôle musculaire :
maladie de Parkinson
neuropathies
lésions médullaires
Facteurs psychologiques
Certaines études ont montré une association entre dyssynergie et :
anxiété
dépression
antécédents de traumatisme et abus.
Ces facteurs peuvent influencer la perception du besoin et la coordination musculaire.
Symptômes de la dyssynergie ano-rectale
Les symptômes sont similaires à ceux d’autres formes de constipation, mais certains signes sont particulièrement évocateurs.
Les patients présentent souvent :
constipation chronique
efforts de poussée importants
sensation d’évacuation incomplète
selles dures
besoin de pousser longtemps
Certains patients doivent utiliser des manœuvres digitales pour évacuer les selles :
pression sur le périnée
extraction manuelle des selles
On peut également observer :
ballonnements
douleurs abdominales
inconfort rectal
La qualité de vie est souvent fortement altérée.
Plusieurs études montrent que la dyssynergie peut être associée à une diminution significative de la qualité de vie, parfois plus marquée que dans le transit lent.
Diagnostic de la dyssynergie ano-rectale
Le diagnostic repose sur plusieurs examens complémentaires. Aucun test isolé ne suffit à confirmer la pathologie.
Interrogatoire et examen clinique
L’interrogatoire est une étape essentielle.
Le médecin recherche :
la durée de la constipation
la fréquence des selles
les efforts de poussée
la sensation d’évacuation incomplète
L’examen digital rectal peut déjà fournir des informations importantes.
Un clinicien expérimenté peut détecter :
une contraction paradoxale du sphincter
une relaxation insuffisante
Manométrie ano-rectale
La manométrie est l’examen clé.
Elle mesure :
la pression du sphincter anal
la coordination musculaire
la réponse à la poussée
Chez les patients atteints de dyssynergie, on observe souvent :
une contraction du sphincter pendant la poussée
une relaxation insuffisante
Test d’expulsion du ballonnet
Ce test consiste à introduire un petit ballon rempli d’eau dans le rectum.
Le patient doit l’expulser comme une selle. Chez un sujet sain, l’expulsion prend généralement moins d’une minute. Une expulsion prolongée suggère un trouble d’évacuation.
Défécographie
La défécographie est un examen radiologique ou IRM qui visualise la défécation.
Elle permet d’identifier :
un défaut d’ouverture ano-rectale
une contraction paradoxale du plancher pelvien
un rectocèle ou un prolapsus
Traitement de la dyssynergie ano-rectale
Le traitement diffère des autres formes de constipation.
Les laxatifs seuls sont souvent inefficaces.
Biofeedback
Le traitement de référence est la rééducation par biofeedback.
Cette technique permet d’apprendre au patient à coordonner correctement les muscles de la défécation.
Pendant la séance :
une sonde mesure l’activité musculaire
le patient visualise les contractions sur un écran
un thérapeute guide les exercices
L’objectif est d’apprendre à :
pousser correctement
relâcher le sphincter anal
détendre le plancher pelvien
Les études montrent que le biofeedback améliore les symptômes chez 70 à 80 % des patients.
Il est considéré comme le traitement le plus efficace pour la dyssynergie.
Rééducation du plancher pelvien
Des exercices spécifiques peuvent être proposés :
relaxation pelvienne
coordination respiration-poussée
correction des habitudes de défécation
Modifications du mode de vie
Certaines mesures peuvent faciliter la défécation :
augmenter progressivement les fibres alimentaires
boire suffisamment
adopter une position physiologique aux toilettes
La position accroupie ou l’utilisation d’un repose-pieds permet d’ouvrir l’angle ano-rectal.
Médicaments
Les laxatifs peuvent être utilisés en complément, mais ils ne corrigent pas le trouble de coordination.
Ils servent surtout à :
ramollir les selles
réduire les efforts de poussée
Différence entre dyssynergie et transit lent
Il est important de distinguer la dyssynergie d’une constipation liée à un transit lent.
Dans la dyssynergie :
le transit colique peut être normal
le problème se situe au niveau de l’évacuation
Dans le transit lent :
les selles progressent lentement dans le côlon
le problème se situe dans la motricité colique
Certaines personnes présentent les deux troubles simultanément.
Impact sur la qualité de vie
La dyssynergie ano-rectale peut avoir un impact important sur la vie quotidienne.
Les patients décrivent souvent :
fatigue liée aux efforts de poussée
gêne sociale
douleurs abdominales récurrentes
frustration face aux traitements inefficaces
Des études ont montré que cette pathologie peut altérer plusieurs dimensions de la qualité de vie :
bien-être physique
fonctionnement social
santé mentale
C’est pourquoi un diagnostic correct est essentiel.
Quand consulter un médecin
Certaines situations nécessitent une évaluation médicale :
constipation chronique persistante
nécessité de pousser longtemps
sensation d’évacuation incomplète
utilisation fréquente de laxatifs
douleurs anales ou rectales
Un bilan spécialisé peut permettre d’identifier une dyssynergie et de proposer une prise en charge adaptée.
Conclusion
La constipation liée à la dyssynergie ano-rectale est une cause fréquente mais souvent méconnue de constipation chronique.
Elle résulte d’un trouble de coordination entre les muscles abdominaux, le plancher pelvien et le sphincter anal. Cette mauvaise coordination empêche l’évacuation normale des selles malgré un transit colique parfois normal.
Le diagnostic repose sur des examens spécialisés comme la manométrie ano-rectale et le test d’expulsion du ballonnet.
Contrairement à d’autres formes de constipation, le traitement repose principalement sur la rééducation par biofeedback, qui permet d’apprendre à rétablir une défécation normale.
Une meilleure reconnaissance de ce trouble est essentielle pour éviter des traitements inadaptés et améliorer la qualité de vie des patients souffrant de constipation chronique.
Références scientifiques
Rao SS, Patcharatrakul T. Diagnosis and Treatment of Dyssynergic Defecation. J Neurogastroenterol Motil. 2016 Jul 30;22(3):423-35. doi: 10.5056/jnm16060. PMID: 27270989; PMCID: PMC4930297.
Rao SS. Dyssynergic defecation and biofeedback therapy. Gastroenterol Clin North Am. 2008 Sep;37(3):569-86, viii. doi: 10.1016/j.gtc.2008.06.011. PMID: 18793997; PMCID: PMC2575098.
Bharucha AE, Wald A, Enck P, Rao S. Functional anorectal disorders. Gastroenterology. 2006 Apr;130(5):1510-8. doi: 10.1053/j.gastro.2005.11.064. PMID: 16678564.
Rao SS. Constipation: evaluation and treatment of colonic and anorectal motility disorders. Gastrointest Endosc Clin N Am. 2009 Jan;19(1):117-39, vii. doi: 10.1016/j.giec.2008.12.006. PMID: 19232284.
À propos de l'auteur
Je suis Joris Vanlerberghe, naturopathe spécialisé dans les troubles digestifs et Auteur.
J’accompagne les personnes qui souffrent de troubles fonctionnels intestinaux comme le syndrome de l’intestin irritable (colopathie fonctionnelle), SIBO, IMO, dyspepsie ainsi que les personnes qui souffrent de maladies
inflammatoires chroniques intestinales : maladie de Crohn ou rectocolite hémorragique