Colon irritable : le diagnostiquer via une prise de sang ?

  • Dec 25, 2025

Colon irritable : le diagnostiquer via une prise de sang ?

  • Joris Vanlerberghe
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Syndrome de l’intestin irritable : analyses sanguines et tests des selles sont-ils utiles ? Calprotectine, CRP et régime FODMAP expliqués clairement.

Le syndrome de l’intestin irritable (SII) représente l’un des motifs de consultation les plus fréquents en gastro-entérologie et en médecine générale. Malgré une symptomatologie parfois sévère, marquée par des douleurs abdominales, des ballonnements, des troubles du transit et une altération importante de la qualité de vie, les examens biologiques sont le plus souvent normaux.

Cette discordance entre l’intensité des symptômes et l’absence d’anomalie objectivable a conduit, depuis plusieurs années, à explorer des mécanismes physiopathologiques plus subtils, notamment l’existence d’une inflammation intestinale de bas grade. Dans ce contexte, plusieurs biomarqueurs inflammatoires ont été proposés comme outils potentiels d’aide au diagnostic ou au suivi du SII.

L’étude issue de l’essai DOMINO, publiée en 2025 dans BMC Gastroenterology, constitue à ce jour l’une des analyses les plus robustes sur cette question, en raison de son ampleur et de son ancrage en soins primaires.


Pourquoi s’intéresser aux biomarqueurs inflammatoires dans le SII ?

Sur le plan physiopathologique, le SII est aujourd’hui classé parmi les troubles de l’interaction intestin-cerveau. Il repose sur une combinaison de facteurs incluant :

  • l’hypersensibilité viscérale,

  • les troubles de la motricité intestinale,

  • la dysbiose du microbiote,

  • les altérations de la perméabilité intestinale et

  • les interactions neuro-immunitaires.

Plusieurs travaux antérieurs ont suggéré que certains patients, en particulier ceux présentant un SII à diarrhée, pourraient présenter une activation immunitaire discrète de la muqueuse intestinale. Cette hypothèse a conduit à s’intéresser à des marqueurs déjà utilisés en pratique clinique, notamment pour exclure une maladie inflammatoire chronique de l’intestin.

Les biomarqueurs les plus souvent évoqués sont :

  • la calprotectine fécale, reflet d’une infiltration neutrophilique

  • la CRP, marqueur d’inflammation systémique

  • l’IgA sécrétoire, impliquée dans la défense immunitaire de la muqueuse

  • la β-défensine humaine 2, peptide de l’immunité innée

  • l’élastase pancréatique fécale, utilisée pour dépister une insuffisance pancréatique exocrine

La question centrale reste toutefois la suivante : ces biomarqueurs ont-ils une valeur clinique réelle dans le SII, au-delà de l’exclusion des diagnostics organiques ?


Une étude en conditions réelles de médecine générale

L’analyse présentée repose sur une sous-étude biologique de l’essai randomisé DOMINO, qui a inclus près de 450 patients atteints de SII, recrutés directement par des médecins généralistes. Cette approche est essentielle, car elle reflète beaucoup mieux la réalité clinique que les cohortes hospitalières très sélectionnées.

Les patients présentaient tous un diagnostic récent de SII, avec une répartition représentative des sous-types cliniques (SII constipation, diarrhée, mixte et non classé). La sévérité des symptômes était évaluée à l’aide du score IBS-SSS, permettant une quantification standardisée de l’intensité clinique.

Tous les biomarqueurs ont été mesurés au début de l’étude, puis après huit semaines de traitement. Les patients étaient randomisés entre :

  • un régime pauvre en FODMAP, délivré via une application mobile de self-management

  • un traitement médicamenteux antispasmodique par otilonium bromide

Les seuils biologiques utilisés correspondaient strictement aux normes cliniques habituelles, ce qui renforce la pertinence des résultats pour la pratique quotidienne.


Des biomarqueurs globalement normaux chez les patients SII

Les résultats montrent que, dans cette large cohorte de soins primaires, les biomarqueurs inflammatoires sont majoritairement dans les normes biologiques.

À l’inclusion, seules des proportions limitées de patients présentaient des valeurs anormales :

  • CRP supérieure au seuil chez environ un patient sur cinq

  • Calprotectine fécale élevée chez moins de 10 % des patients

  • élévation modérée de l’IgA sécrétoire et de la β-défensine chez une minorité

  • insuffisance pancréatique exocrine objectivée chez une proportion très faible

Ces données confirment que le SII, dans sa grande majorité, ne s’accompagne pas d’une inflammation biologique objectivable, même lorsque les symptômes sont marqués.


Aucune corrélation entre inflammation et sévérité des symptômes

L’un des enseignements majeurs de cette étude est l’absence totale de corrélation entre les biomarqueurs inflammatoires et la sévérité clinique du SII.

Les analyses statistiques montrent que :

  • les scores IBS-SSS ne sont pas associés aux niveaux de CRP

  • la calprotectine fécale ne reflète pas l’intensité des douleurs ou des ballonnements

  • ni l’IgA sécrétoire ni la β-défensine 2 ne sont corrélées à la gêne fonctionnelle

Autrement dit, un patient très symptomatique n’est pas plus inflammatoire biologiquement qu’un patient peu symptomatique. Cette observation remet en question l’idée intuitive selon laquelle la souffrance digestive serait proportionnelle à une activation inflammatoire mesurable.


Peu de différences selon le sous-type de SII

L’étude a également analysé les biomarqueurs selon les sous-types cliniques du SII. Contrairement à certaines hypothèses, les différences observées sont minimes.

En pratique :

  • les niveaux de calprotectine, d’IgA et de défensines sont comparables entre SII-C, SII-D et SII-M

  • seule la CRP apparaît légèrement plus basse chez les patients SII à constipation

  • aucune association robuste n’est retrouvée entre type de transit et inflammation biologique

Ces résultats suggèrent que l’inflammation de bas grade, lorsqu’elle existe, n’est pas spécifique d’un sous-type clinique particulier.


Effet du régime pauvre en FODMAP et du traitement médicamenteux

Après huit semaines de prise en charge, une diminution globale des biomarqueurs inflammatoires est observée dans les deux groupes, mais avec des nuances importantes.

Sous régime pauvre en FODMAP, on observe :

  • une diminution significative de la calprotectine fécale

  • une baisse significative de la β-défensine humaine 2

Sous otilonium bromide, la baisse est plus limitée, avec une diminution significative uniquement de la β-défensine.

En revanche, la CRP sanguine ne diminue pas de façon significative dans aucun des deux groupes. Ces résultats suggèrent que le régime FODMAP pourrait exercer un effet anti-inflammatoire intestinal indirect, possiblement via une réduction de la fermentation, de la distension luminale et des altérations de la perméabilité intestinale.


Les biomarqueurs permettent-ils de prédire la réponse au traitement ?

C’est un point essentiel pour la pratique clinique. L’étude montre clairement que les biomarqueurs inflammatoires mesurés avant traitement ne permettent pas de prédire la réponse clinique, que ce soit au régime FODMAP ou au traitement médicamenteux.

Les patients répondeurs et non répondeurs présentent des profils biologiques similaires à l’inclusion. Ainsi, doser ces marqueurs dans l’objectif de personnaliser le traitement du SII n’apporte pas de bénéfice clinique démontré.


Implications pratiques en consultation

Ces résultats confirment les recommandations actuelles :

  • les biomarqueurs inflammatoires ne doivent pas être utilisés pour évaluer la gravité du SII

  • leur intérêt principal reste l’exclusion d’une pathologie organique en cas de doute diagnostique

  • la prise en charge du SII doit rester centrée sur une approche globale, fonctionnelle et individualisée

La biologie ne permet pas, à elle seule, d’expliquer la complexité du vécu symptomatique des patients atteints de SII.


Conclusion

Cette étude de grande ampleur, menée en soins primaires, montre que les biomarqueurs inflammatoires ne constituent ni des outils diagnostiques ni des marqueurs pronostiques pertinents dans le syndrome de l’intestin irritable. Bien qu’une diminution modérée de certains marqueurs soit observée après traitement, notamment sous régime pauvre en FODMAP, cette évolution biologique ne se traduit pas par une valeur prédictive clinique individuelle.

Le SII reste avant tout un trouble fonctionnel complexe, dans lequel l’accompagnement nutritionnel, éducatif et global conserve une place centrale, bien au-delà des marqueurs biologiques isolés.

Références

Tack C, Van den Houte K, Besard L, Capiau L, Ceulemans S, Gernay O, Maes S, Peetermans C, Raat W, Stubbe J, Van Boxstael R, Vandeput O, Van Steenbergen S, Gehesquière B, Raes J, Tack J, Carbone F. A study on the utility of inflammatory biomarkers in primary care irritable bowel syndrome: a sub analysis of the DOMINO randomized trial. BMC Gastroenterol. 2025 Dec 23. doi: 10.1186/s12876-025-04494-7. Epub ahead of print. PMID: 41436948.

Joris Naturopathe

À propos de l'auteur

Je suis Joris Vanlerberghe, naturopathe spécialisé dans les troubles digestifs et Auteur.

J’accompagne les personnes qui souffrent de troubles fonctionnels intestinaux comme le syndrome de l’intestin irritable (colopathie fonctionnelle), SIBO, IMO, dyspepsie ainsi que les personnes qui souffrent de maladies
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